Au congrès du Parti des travailleurs en février, Kim Jong-un, le chef suprême de la République populaire démocratique de Corée, avait promis de se charger de « deux tâches historiques, lourdes et urgentes : stimuler le développement économique et élever le niveau de vie de la population ». Ces promesses, solennellement inscrites dans la doctrine officielle, sonnent aujourd'hui comme un aveu d'impuissance face à la réalité économique du pays. Les Nord-Coréens, pourtant habitués aux difficultés, devront patienter avant d'accéder au paradis socialiste de l'abondance et du bien-être. Au premier semestre, le riz, le maïs et l'essence ont vu leurs prix multipliés par plus de deux. La monnaie nationale, le won nord-coréen, a plongé de 42 % sur la période.
Ces chiffres, révélateurs d'une crise profonde, viennent ébranler le pilier idéologique du régime : l'autosuffisance, ou _Juche_, concept central de la doctrine nord-coréenne depuis les années 1950. L'idée d'une économie indépendante, coupée des circuits financiers internationaux et capable de subvenir à ses propres besoins, a toujours été présentée comme une fierté nationale. Pourtant, les récents développements montrent que ce mythe de l'autosuffisance monétaire ne résiste pas à l'épreuve des faits.
Un modèle économique à bout de souffle
L'économie nord-coréenne est l'une des plus fermées et des plus centralisées au monde. Le régime a longtemps misé sur une planification stricte, la collectivisation de l'agriculture et le développement d'une industrie lourde adossée à des ressources minières abondantes. Mais ce modèle, hérité de l'ère soviétique, a montré ses limites dès les années 1990, avec la famine qui a causé la mort de centaines de milliers de personnes. Depuis, le pays dépend de l'aide alimentaire internationale et de la Chine, son principal allié économique, pour proche de 90 % de ses échanges extérieurs.
La monnaie nord-coréenne, elle, est un outil de contrôle plus que de développement. Le won n'est pas convertible, ses taux de change sont fixés par l'État et l'usage des devises étrangères est officiellement interdit, quoique largement répandu dans la pratique. Les autorités ont procédé à des réformes monétaires à plusieurs reprises, notamment en 2009, lorsqu'une dévaluation de la monnaie a anéanti les économies des ménages et provoqué une vague de mécontentement. Ces mesures, censées lutter contre l'inflation et le marché noir, ont plutôt renforcé la dollarisation de l'économie et la défiance envers le système bancaire national.
L'accélération de l'inflation au premier semestre de cette année ne doit rien au hasard. Elle résulte d'une combinaison de facteurs externes et internes : l'impact des sanctions internationales, la reprise limitée du commerce avec la Chine après la pandémie, et surtout une augmentation massive des dépenses militaires. La Corée du Nord a intensifié ses essais balistiques et ses programmes d'armement, ce qui a permis de renforcer sa position géopolitique, mais au prix d'un appauvrissement de sa population.
Des prix qui explosent, un won qui s'effondre
Les données recueillies par les observateurs internationaux, notamment des défenseurs des droits de l'homme et des agences humanitaires, dressent un tableau alarmant. Dans la capitale Pyongyang, le prix du riz a triplé en quelques mois. Le maïs, aliment de base pour de nombreux foyers, a suivi la même tendance. L'essence, essentielle au transport et à la distribution, est devenue hors de portée pour la majorité des citoyens. Les files d'attente devant les stations-service se multiplient, tandis que le marché noir, toléré par les autorités, prospère.
La dépréciation du won est tout aussi spectaculaire. Sur le marché parallèle, la monnaie nationale a perdu plus de 40 % de sa valeur face au dollar américain et au yuan chinois en seulement six mois. Les ménages qui ont réussi à épargner en won voient leur pouvoir d'achat s'éroder de jour en jour. Les travailleurs du secteur public, rémunérés en monnaie nationale, sont les premières victimes. Les salariés du secteur privé informel, qui opèrent en marge de la légalité, cherchent à être payés en devises étrangères, ce qui accentue encore la dollarisation.
Cette situation n'est pas sans rappeler celle d'autres économies socialistes en crise. Dans l'ex-Union soviétique, à la fin des années 1980, la monnaie nationale avait également perdu la confiance de la population, ouvrant la voie à l'hyperinflation et à l'effondrement du système. La Corée du Nord, malgré son isolationnisme, n'est pas immunisée contre ce phénomène.
Le rôle de l'industrie militaire et du commerce avec la Russie
L'économie nord-coréenne est aujourd'hui profondément militarisée. Les budgets de la défense absorbent une part considérable du PIB, au détriment des investissements dans l'agriculture, l'énergie et les infrastructures civiles. La récente visite de Kim Jong-un dans une usine de munitions, relatée par les médias d'État, illustre cette priorité. Des obus d'artillerie et autres équipements militaires produits en Corée du Nord sont apparemment vendus à la Russie, qui les utilise dans le conflit en Ukraine. Ces ventes, bien que difficiles à quantifier, représentent une source de devises importante pour le régime, mais elles aliènent encore davantage les relations avec l'Occident et renforcent les sanctions.
L'argent ainsi récolté ne profite toutefois pas à la population. Il sert à financer les programmes nucléaires et balistiques, considérés comme essentiels à la survie du régime. Les sanctions des Nations unies, récemment réaffirmées par les États-Unis et leurs alliés, visent précisément à tarir ces sources de financement. Mais elles ont aussi pour conséquence de restreindre les importations de denrées alimentaires et de biens de première nécessité, aggravant la pénurie.
La Chine, voisine et alliée, est elle-même prise entre deux feux. Elle soutient officiellement la Corée du Nord, son ancien allié communiste, mais elle applique les résolutions du Conseil de sécurité, du moins en apparence. Les échanges commerciaux ont partiellement repris après la pandémie, mais ils restent largement en deçà des niveaux d'avant la fermeture des frontières. Curieusement, les marchandises chinoises, notamment les biens de consommation, affluent sur les marchés nord-coréens par des canaux informels, ce qui contribue encore à la hausse des prix en raison de la demande croissante.
Quel avenir pour le won nord-coréen ?
Les autorités nord-coréennes gardent le silence sur la question monétaire. Il n'y a pas eu de déclaration officielle concernant la chute du won ou l'inflation. Les médias d'État continuent de célébrer les réussites du « plan quinquennal » lancé en 2021 et les progrès réalisés dans les zones économiques spéciales, notamment près de la frontière chinoise. Mais ces zones, conçues pour attirer les investissements étrangers, restent marginales dans l'économie nationale.
Certains experts évoquent la possibilité d'une nouvelle réforme monétaire, similaire à celle de 2009, pour confisquer la monnaie circulante et tenter de contrôler l'inflation. Il s'agirait pourtant d'une mesure extrêmement risquée, car elle pourrait provoquer une nouvelle révolte populaire. D'autres estiment que le régime souhaite maintenir un taux de change artificiel pour éviter un effondrement total des finances publiques, tandis que le won parallèle fait foi pour le commerce de rue.
Le problème de fond reste néanmoins insoluble. Tant que l'économie nord-coréenne ne sera pas réformée, que l'agriculture restera technologiquement arriérée et que l'industrie dépendra de matières premières importées (avec l'aide de la Chine), l'autosuffisance demeurera une illusion. La devise nationale, privée de toute valeur internationale, ne pourra jamais offrir aux citoyens la stabilité que promettent les systèmes capitalistes. C'est pourquoi le concept même d'« autosuffisance monétaire », "[
Source: Les Echos News